A l’âge de 43 ans Henri Beyle écrit son premier roman Armance. Il s’inspire du livre de madame de Duras « Olivier » dont le thème est une incapacité physique à aimer.

Résumé du livre Armance :

Le vicomte Octave de Malivert, fils unique d’une famille aristocratique, possède un caractère irascible, une envie constante de s’isoler, qui inquiètent sa mère.  Octave cache un secret à son entourage : depuis l’âge de 16 ans, il se promet de ne jamais aimer en raison d’une déficience. Sa mère l’encourage à fréquenter le salon de madame de Bonnivet à Andilly. A son arrivée, il fait la rencontre d’une jeune femme Armance, portant aussi un secret : une impossibilité d’exprimer des sentiments amoureux.

Le Livre repose sur un secret que le personnage masculin et féminin essaient de se confier, sans y parvenir…

Les caractéristiques de l’auteur :

Le Style :

Henri Beyle utilise un langage équivoque, à la fois clair, précis et volontairement elliptique,  des mots à plusieurs significations, une écriture secrète, « pour ne pas être deviné », telle est sa devise.

Ainsi la dédicace de son livre l’Histoire de la peinture en Italie « au plus grand des souverains existants ». Cela pouvait être dédié à Louis XVIII, Alexandre Ier ou Napoléon.

La recherche permanente d’un esthétisme :

de belles vues (Andilly), de peinture (Léda et le Cygne du Corrège, des palpitations à la vue de beaux tableaux : le syndrome de Stendhal), en musique (Cimarosa). Dans ses romans un auteur pudique, recherchant  une âme « qui parle à la sienne », une sensibilité exacerbée, une âme sensible.

« Henry Beyle voit un principe de malheur  tout ce qui est proche l’ennuie ; il ne peut aimer qu’esthétiquement, dans le déplacement et l’éloignement, dans la non possession ». (M. Crouzet,  Stendhal p 164)

Pourquoi le sujet de l’impotent a-t-il retenu  son attention ?

Est-ce en raison d’une singularité ?  Henri Beyle n’a cessé  de revendiquer une singularité, comme Octave, un être  à part.

Un Homme singulier ( définition : ce qui est seul et unique)

« Octave n’est pas un personnage romanesque campé sur une base d’emprunt. Octave, le plus secret Octave, c’est Henri Beyle ». (Armand Hoog dans la préface Armance folio)

I) Analyse des similitudes entre ses écrits autobiographiques et ceux du livre Armance pour  dévoiler le secret d’Henri Beyle.

II) Que savons-nous des atouts physiques du séducteur Henri Beyle ?

III) Dans le livre Armance, comment est traitée la virilité d’Octave ?

IV) Le secret d’Octave

V) En quels termes Henri Beyle parle-t-il du secret d’Octave ?

VI) Le secret et le caractère d’Armance sont construits en miroir du secret d’Octave :

VII) Henri  Beyle avait-il une opinion particulière de ses maîtresses ?

Conclusion

I)Analyse des similitudes entre ses écrits autobiographiques et ceux du livre Armance pour  dévoiler le secret d’Henri Beyle.

A) Ecrits autobiographiques :

 Vie de Henry Brulard

« A quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d’amour » chapitre 1

En 1799  au lendemain du coup d’état du 18 brumaire, il arrive à Paris, Il a 16 ans.

« Je ne pouvais plus manger. M. Daru le père me fit-il soigner dans cette première maladie ? Tout à coup, je me vois dans une chambre au troisième étage, donnant sur la rue du Bac ; on entrait dans ce logement par le passage Sainte Marie, aujourd’hui si embelli et si changé. Ma chambre était une mansarde et le dernier étage de l’escalier indigne. il faut que je fusse bien malade car M. Daru père m’amena le fameux docteur Portal dont la figure m’effraya. Elle avait l’air de se résigner en voyant un cadavre. J’eus une garde, chose bien nouvelle pour moi. J’ai appris depuis que je fus menacé d’une Hydropisie de poitrine. J’eus, je pense du délire, et je fus bien trois semaines ou un mois au lit ». chapitre 37

« il faut que la maladie, qui fit grimper le docteur Portal dans mon troisième étage du passage sainte Marie,  rue du Bac, eut été sérieuse car je perdis tous mes cheveux. Je ne manquai d’acheter une perruque et mon ami Edmond Cardon ne manqua pas de la jeter sur la corniche d’une porte un soir dans le salon de sa mère ». chapitre 40

Il étudiera attentivement le livre du professeur Cabanis pour connaître l’influence du corps sur le moral (les tempéraments) :

« M de Tracy avait été l’ami intime du célèbre  Cabanis, le père du matérialisme, dont le livre (Rapports du physique et du moral) avait été ma bible a 16 ans « . (Souvenirs d’égotisme)

commentaire :

C’est à l’âge de 16 ans qu’il est atteint d’une grave maladie. Le docteur Portal est le spécialiste de l’hydropisie, maladie mortelle à l’époque, dont les symptômes sont des rougeurs se caractérisant par des accès de fureur et de mélancolie. Plusieurs formes celle de la poitrine, celle des testicules, il s’agit d’un excès de sécrétions qui ne s’évacuent pas, créant des poches purulentes, sous les aisselles pour l’hydropisie de poitrine, ou dans le bas ventre pour celle des testicules.

Concernant Henri Beyle,  il s’agit de l’hydropisie de poitrine. Cette maladie peut  engendrer des désordres physiologiques. Il souffrira continuellement d’accès de fièvre. Sa mère aussi a souffert  de cette maladie. Au cours de sa jeunesse,  il fut souvent malade, nous ne pouvons préciser la nature de cette maladie, obligeant son père et sa tante Séraphie à  une vigilance quotidienne,  pas d’effort physique, n’être jamais au contact des autres enfants.

 Les  Privilèges (texte écrit deux ans avant son décès en 1842) :

article 1 : « Jamais de douleur sérieuse jusqu’à une vieillesse fort avancée : alors non douleur, mais mort, par apoplexie, au lit pendant le sommeil sans aucune douleur morale ou physique. Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition. Le corpus et ce qui en sort inodore »

fait-il référence à l’hydropisie ?

Journal intime :

« je suis né violent ; pour me corriger, on m’a conseillé de  me connaître ». 9 mars 1811

« Un degré de plus et je me serai brûlé la cervelle plutôt de dire à une femme qui m’aime peut-être, que je l’aime » 25 mai 1811 à Becheville  (c’est le thème du livre Armance)

« Madame Pietragrua redoublait de tendresse quand je lui rappelais des traits de mon ancienne passion. Il paraît que ce souvenir que j’ai conservé des milles petites choses lui a paru remarquable, je n’ose dire : l’a touchée. Comme je voulais l’embrasser, elle m’a dit « Recevoir et jamais Prendre, je trouve cette maxime très convenable à mon caractère, dans lequel la force nécessaire pour l’exécution tue le sentiment »

« Je n’ai donc pas ravi de baisers, mais bientôt j’en ai reçu. La tendresse revenait à mesure que je n’avais plus besoin du pouvoir exécutif, je me sentais animé, et si le tête à tête eût continué longtemps, j’aurais terminé ». 12 septembre 1811

Le livre de l’Amour : Son analyse du fiasco amoureux : « Plus un homme est éperdument amoureux , plus grande est la violence qu’il est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement et risquer de fâcher un être qui pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire à la fois l’extrême amour et le respect extrême…..Si l’âme est occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle ne peut être employée à avoir du plaisir »

commentaire :

– quand il est en admiration, Henri Beyle est troublé, il n’a plus la force nécessaire à l’exécution de l’acte amoureux. 

– les appétences amoureuses  sont donc singulières : Recevoir mais ne pas prendre.

– la force nécessaire défaillante en  cas de sentiment, Est-ce la raison de sa préférence pour les filles d’auberges et les courtisanes tarifées ?, quoiqu’il eut quelque défaillance notoire à faire rire ses amis Mareste et Poitevin dans leur virée au lunapar de madame Petit, d’où le surnom de babilan (impuissant)

Souvenirs d’égotisme :

Henri Beyle rêve d’un changement d’identité au moment où il évoque son départ pour l’Angleterre.

« J’étais au désespoir, ou, pour mieux dire profondément dégoûté de la vie de Paris, et de moi surtout. Je me trouvais tous les défauts, j’aurai voulu être un autre »

Un moi multiple  en littérature et dans ses correspondances : les noms de  Léry, Bombet, Brulard,  Roizand,  Mozart, comte de Chadevelle, de Chappuis, Aubertin, Louaut, de femmes ; Odile Watier, Comtesse Simonetta……

Jacques Laurent souligne dans son livre « Stendhal comme Stendhal », qu’Henri Beyle a romancé son journal et  a mis sa vie privée dans ses livres.

Julien, Fabrice, Octave, sont construits sur sa propre personnalité. (l’ambition, le devoir, la rêverie, l’égotisme, des amours impossibles) 

B) Le Roman Armance (édition  folio) :

Thème de la maladie :

« Fort souvent malade durant sa première jeunesse, depuis que le principe de vie avait pris le dessus dans son organisme, on avait toujours vu Octave se soumettre sans balancer à ce qui lui semblait prescrit par le devoir » 

« Madame de Malivert (la mère d’Octave) amenait successivement chez elle les médecins les plus célèbres et presque toujours elle trouvait une occasion de leur faire voir son fils. Ils l’avertirent qu’elle-même devait donner les plus grands soins à sa poitrine »

« Madame de Malivert examinait la rougeur imperceptible qui était venue se placer sur le haut des joues d’Octave. Elle savait, par ses conversations avec les médecins, que la couleur rouge cernée sur les joues est un signe des maladies de poitrine »

« Ces accès de migraine avaient bien été plus rapprochés durant la première année de son séjour à l’école Polytechnique et avant qu’il n’eût songé à se faire prêtre »

Traits psychologique d’Octave :

« J’ai par malheur un caractère singulier, je ne me suis pas créé ainsi ; tout ce que j’ai pu faire c’est de me connaître »

« Un être aussi fort et aussi singulier »dit Madame de Malivert.

« Ce n’était pas toujours de nuit et seul qu’Octave était saisi par ces accès de désespoir. Une violence extrême, une méchanceté extraordinaire marquait alors toutes ses actions ». 

« J’ai des moments de malheur et de fureur qui ne sont pas de la folie, mais qui me feront passer pour fou dans le monde »

changement d’identité : J’ai deux projets plus amusants que d’aller en Angleterre. Le premier est de m’appeler M. Lenoir.. ….mais l’autre projet vaut mieux je prendrais le nom de Pierre Gerlat, j’irai débuter à Genève  ou à Lyon et je me ferais le valet de chambre de quelque jeune homme destiné à jouer à peu près le même rôle que moi dans le monde »

Comportement social :

« Octave vit comme un être à part séparé des autres hommes »

« Il songeait à Armance, mais comme à son seul ami, ou plutôt comme au seul être qui fût pour lui presque un ami »

« Je n’ai et je n’aurai jamais personne à qui je puisse librement confier ce que je pense. Que serait-ce de mes sentiments si j’en avais qui me serrent le cœur ! suis-je donc destiné à vivre toujours sans amis, et ayant à peine des connaissances ! suis-je donc un méchant ? »

Comportement affectif :

« Il s’était juré mille fois depuis quatre ans que jamais il n’aimerait. Cette obligation de ne pas aimer était la base de toute sa conduite et la grande affaire de sa vie »

« A 16 ans Octave s’aperçoit de sa déficience, il s’est juré de ne jamais aimer » (voir préface M.Hoog page 21 sur les biographies croisées de Octave et de Henri Beyle)

« En me promettant à moi-même de ne jamais aimer, je m’étais imposé une tâche au-dessus des forces de l’humanité ». « Ce serment ne fut fait que dans l’intérêt de mon bonheur et de mon honneur »

« C’était la première fois qu’Octave la revoyait depuis qu’il s’était avoué qu’il aimait ; le matin dans le jardin, il était troublé par la nécessité d’agir. C’est donc là se dit-il l’impression que fait la vue d’une femme qu’on aime »

La faute du destin :

« Un être tout puissant et bon pourrait-il me punir d’ajouter foi aux organes que lui-même , il m’ a donnés ? » 

« Pourquoi ne pas en finir ? se dit-il enfin ; pourquoi cette obstination à lutter contre le destin qui m’accable ? j’ai beau faire les plans de conduite les plus raisonnables en apparence, ma vie n’est qu’une suite de malheurs et de sensations amères »

 Commentaire sur cette confrontation des écrits autobiographiques et du roman Armance :

A l’identique d’Octave,  c’est  à 16 ans qu’ Henri Beyle fut frappé d’une maladie de poitrine, une similaire incapacité à agir dans l’intimité quand l’être est aimé, une volonté d’être un autre.

II) Que savons-nous des atouts physiques du séducteur Henri Beyle ?

Lettre de sa maîtresse Clémentine Curial en 1824 :

« Non qu’il me soit révélé que tu sois possesseur de ces gros mérites qui accompagnent les larges épaules ; mais tu as dans certains moments une grâce , une tendresse… »

 Un sujet primordial dans « les Privilèges » :

article 3  : La mentula (le pénis), comme le doigt indicateur, pour la dureté et pour le mouvement ; cela à volonté. La forme deux pouces de plus que l’orteil même grosseur. Mais plaisir par la mentula seulement deux fois la semaine.

la taille et la vigueur de son organe sexuel une source de préoccupation

Journal 31 juillet 1805 :

« Je suis ainsi que beaucoup d’autres embarrassé lorsqu’il s’agit d’enfiler une femme honnête. Voici un moyen très simple. Lorsqu’elle est couchée, vous la baisoitez, vous la branlez, etc….elle commence à y prendre goût. Cependant la coutume fait qu’elle se défend toujours. Il faut alors, sans qu’elle s’en aperçoive, lui mettre l’avant-bras gauche sur le cou, dessous le menton, de manière à l’étouffer. Le premier mouvement est d’y porter la main ; pendant ce temps, il faut prendre le vit (le pénis) entre l’index de la main droite et le grand doigt, tous deux tendus et le mettre tranquillement dans la machine. Pour peu qu’on y mette de sens froid , cela est immanquable. Il faut cacher le mouvement décisif de l’avant bras gauche par des giries. C’est Percheron qui m’a donné ce moyen , il y est expert »

« J’empruntais un instant la langue de Cabanis. J’ai la peau trop fine une peau de femme (plus tard j’avais toujours des ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure) ; je m’écorche les doigts, que j’ai fort bien, pour un rien ; en un mot la superficie de mon corps est de femme ». Vie de Henry Brulard

Est-ce que toute la superficie est de femme ?

« Pour ne me faire courir aucun danger mon père et Séraphie m’avaient empêché de monter à cheval, et autant qu’ils avaient pu d’aller à la chasse. Tout au plus, j’allais me promener avec un fusil mais jamais de partie de chasse véritable où l’on trouve la faim, la pluie, l’excès de la fatigue. De plus la nature m’a donné les nerfs délicats et la peau sensible d’une femme » Vie de Henry Brulard

Les principes de base d’une bonne éducation d’un fils et petit fils de notable, n’imposait-elle pas de savoir monter à cheval ? A 17 ans en Italie à la suite de Napoléon, il décrit une scène burlesque où il ne peut maîtriser son cheval. Y-avait-il des raisons physiologiques interdisant la pratique du cheval alors qu’il était plein d’ambition militaire, imiter Turenne ?

« A chaque pas tout devenait pire. Je trouvai le danger pour la première fois , ce danger n’était pas grand, il faut l’avouer, mais pour une jeune fille de quinze ans qui n’avait pas été mouillée par la pluie dix fois en sa vie ! » Vie de Henry Brulard

« J’ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris , ce n’était qu’à Milan que je devais de me délivrer de ce trésor. ce qu’il y a de drôle, c’est que je ne me souviens pas avec qui » Vie de Henry Brulard

Allons-nous le croire ? L’utilisation du  mot trésor est curieuse pour définir un pucelage masculin

M. Crozet écrit dans son livre sur Stendhal :

« Une lettre récemment retrouvée de Mérimée, la bonne langue, à Sharpe lui apprend que Mareste infatué de la passion de madame Azur pour lui est devenue chaque jour plus désagréable avec son ami (Henri Beyle), qui ne peut plus le voir ; la lettre en anglais précise que Stendhal aurait expliqué que jamais avant Alberthe il n’avait connu ce qu’était le plaisir. Mais la lecture est incertaine ».

En 1830, il a 47 ans, a voyagé dans toute l’Europe et n’aurait pas connu le plaisir physique, comment est-ce possible?  la nature lui aurait-elle joué un mauvais tour ? comme madame Récamier, une impossibilité de plaisir physique. 

« Henri est du tempérament mélancolique, selon son maître Cabanis : l’humeur séminale est le principe tyrannique de ce type d’hommes, dont tout l’organisme est sexualisé ; c’est du désir tout pur qui coule dans ses veines, mais du désir passif, inapte à l’action externe, à la force pratique et mécanique. C’est le tempérament des refoulés, des timides passionnés, des visionnaires, des anxieux, des martyrs de l’amour (comme werther) ou de la foi, de ceux en qui l’amour est folie, et la folie, amour » (M. Crozet p48)

 III) Dans le livre Armance, comment est traitée la virilité d’Octave ? :

« Octave regardait sa bourse. C’était une nouvelle douleur, c’était un présent d’Armance ; il avait du plaisir à sentir sous ses doigts chacune des petites perles d’acier qui étaient attachées au tissu sombre » 

« Octave rompit une jeune tige de châtaignier, avec laquelle il fit un trou dans la terre ; il se permit de donner un baiser à la bourse, présent d’Armance, il l’enterra au lieu même où il s’était évanoui. Voilà, se dit il ma première action vertueuse. Adieu, adieu, pour la vie Chère Armance »

 A. Hoog écrit dans la préface :  « il enterre sa virilité »

commentaire :

Dans la symbolique stendhalienne, les arbres évoquent la vitalité paisible, une force tranquille.

Dans la Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo s’identifie à son arbre, planté le jour de sa naissance. Il se sentira menacé dans son être le jour où des méchants ou un orage en arracheront une branche. Dans Armance la jeune tige de châtaignier, évoque le jeune organe masculin arrêté dans sa croissance, la bourse enterrée signifie qu’il n’y a pas de reproduction possible.

Cela paraît plus clair à la lecture de la nouvelle de M Scribe rapportée dans Armance :

« Un sergent retraité vient d’épouser l’accorte Suzette. Mariage arrangé. L’époux décide de ne pas exiger ses droits avant que Suzette n’y consente d’elle-même. La délicatesse de M. Scribe qui ne veut pas d’un viol légal ! « il y a deux appartements dit Bertrand à sa femme qui sont les nôtres et qui communiquent ensemble ; en voici la clé, je vous la donne…J’attendrai que vous m’aimiez assez pour me la rendre. Six scènes plus tard la grandeur d’âme du marié obtient sa récompense en vers de mirliton, et Suzette fouille dans ses jupes pour y trouver l’obscène clé conjugale.  Puis-je enfin vous nommer ma femme , ou mes sens sont-ils abusés ? Eh quoi ! vous vous taisez ! (Suzette lui remet la clé) ah! ah! quel bonheur d’être marié ! »

Commentaire de  Armand Hoog :

« La brutalité de la scène chasse donc du théâtre le vicomte Octave de Malivert. Evidemment parce que la clef ouvre , non seulement la porte de Suzette, mais le mystère d’Octave. C’est parce qu’il a demandé à sa cousine de lui confier la clé du serre papier pour y prendre un jeu d’échecs que le jeune homme surprend une conversation entre Armance et Mery de Tersan. Le processus est ouvert, il mènera à la mort ».

Observons : ce sont les femmes qui donnent les clés de la sexualité, « comme dans recevoir mais pas prendre », la bourse donnée par Armance est l’accord de leur union et de leur futur fertilité , Octave préfère l’enterrer, mais avant il l’embrasse.

 IV) Le secret d’Octave :

Chapitre 3 d’Armance : épigraphe de Shakespeare :

« As the most forward bud

Is eaten by the canker ere it blow,

Even so by love the young and tender wit

Is turn’d to folly

So eating love

Inhabits in the finest wits of all

(twoGentlemen of Verona, act I) »

Monsieur Jean-Jacques Labia, préface de Armance, Flamarion, relève à propos de cet épigraphe ;

« La logique Stendhalienne introduit dans ce motif la fureur et les malheurs d’Octave. Comme souvent pour les citations de Shakespeare qui lui servent d’épigraphes, Stendhal recompose et coupe pour ses fins. L’ordre des deux fragments est inversé, le second est extrait d’une réplique de Protée, le premier de la réplique suivante de Valentin ». p267

Notons  que Henri Beyle a délibérément associé deux vers, qui étaient séparés,  pour exprimer dans ce chapitre 3 les raisons de  la fureur et du malheur d’Octave.

Traduction :

Comme le bouton le plus précoce est dévoré par le ver avant de s’épanouir,

ainsi par l’amour le jeune et tendre esprit est changé en folie,

ainsi l’amour dévorant se loge dans les plus beaux esprits.

Selon le sens caché de cette poésie, nous lisons :

le bouton le plus précoce dévoré par le ver avant de s’épanouir, (son organe du désir a été arrêté dans sa floraison par la maladie à 16 ans).

ainsi par l’amour le jeune et tendre esprit est changé en folie, (cette maladie a crée des accès de fureur proche de la folie, l’amour n’y pouvant pas être satisfait).

l’amour dévorant se loge dans les plus beaux esprits, la même notion, ( l’amour inassouvi tournant à la folie).

telles sont les raisons des accès de fureur et du malheur d’Octave alias Henri Beyle.

V) En quels termes Henri Beyle parle-t-il du secret d’Octave ?

Henri Beyle, l’écrivain au plus de 250 pseudonymes, utilise un langage ambivalent, à plusieurs sens. Sans que le lecteur s’en aperçoive, un palimpseste : une pensée écrite en déguisant  une autre.

1) « Je n’ai point de conscience, je ne trouve en moi rien de ce que vous appelez le sens intime, aucun éloignement instinctif pour le crime »

Lorsqu’il écrit une idée à double sens, il écrit d’abord l’idée avec deux interprétations,  il utilise ensuite un complément de phrase  venant prolonger la première interprétation

Exemple : « je n’ai point dc conscience, je ne trouve rien en moi de ce que vous appelez le sens intime »

– 1° idée, je n’ai pas conscience du bien et du mal

– 2°idée, je n’ai pas de sensation

il poursuit l’écriture sur la première idée avec un complément de  phrase : « aucun éloignement instinctif pour le crime ». Il faut lire : Henri n’a pas de sensation dans l’intimité ! une vérité est ainsi énoncée sans que le lecteur ne s’en aperçoive (ce procédé stylistique est énoncé dans l’article  « les plaisir de l’esprit » par Olivier Hertoux)

2) « Octave annonçait une victoire mémorable si madame de Bonnivet parvenait à réveiller en lui la conscience et le sens intime »

Réveiller en lui le sens intime ; certains pourraient dire qu’il est ici question de la conscience, de l’éthique morale du mysticisme allemand professée dans certains salons tels que celui de madame de  Broglie.  Nous partageons le point de vue de Armand Hoog d’une écriture stendhalienne volontairement équivoque.

3) « Sans avoir encore rien fait, Octave se voyait dès son début dans le monde classé comme un être à part »

4) « Il s’était fait les serments les plus forts contre cette passion, et comme il manquait de pénétration et non pas de caractère, il eût probablement tenu ses serments »   « il manquait de pénétration et non pas de caractère », il a recours à tout l’art du langage pour faire comprendre la nature réelle de l’insuffisance d’Octave)

5) « Mais qui est l’homme qui t’adore ? C’est un monstre »

(définition du dictionnaire , un monstre est un individu dont la morphologie est anormale, par l’excès ou le défaut d’un organe)

Dans une lettre de 1824 à sa maîtresse Clémentine Curial, il écrit : « Faut-il que ma maudite originalité ait pu te donner une fausse idée de ma tendresse ».

Henri Beyle maudit son originalité, le ciel l’aurait-il frappé d’une malédiction comme Octave de Malivert ?

6) « Ce n’est pas dans tous les moments que je (Octave) peux dire cette parole fatale, même à vous  (Armance) , car elle peut diminuer les sentiments que vous daignez m’accorder et qui sont tout pour moi.

commentaire : « diminuer les sentiments que vous daignez m’accorder », c’est plutôt les forces d’Octave qui sont diminuées et peuvent amoindrir le sentiment d’Armance.

 7) « Je (Armance) sens ce qu’a du vous coûter cet aveu, c’est le premier grand sacrifice que vous m’ayez jamais fait ».

Effectivement il s’agit d’un sacrifice , d’un renoncement. Henri Beyle s’amuse avec le qualificatif grand, est-il grand ce premier sacrifice ?

8)  « Vous ne pouvez vous prévaloir de la générosité de mademoiselle de Zohiloff »

si Armance est généreuse, c’est que son cavalier l’est moins.

« Il serait indigne de vous de tromper qui que ce soit » (une tromperie sur les prétentions masculines d’Octave ?)

VI) Le secret et le caractère d’Armance sont construits en miroir du secret d’Octave :

Stendhal construit le personnage d’Armance comme un fatal secret qu’elle ne pourrait dire. Ce secret semble reposer sur son manque de fortune. En conséquence elle s’interdit de lui déclarer son amour.

Son caractère est basé sur le devoir qu’elle se doit à elle-même, l’honneur de ne pas épancher son sentiment. Tout comme le devoir d’Octave de ne pas aimer.

Armand Hoog écrit : « s’il existe des ressemblances entre Octave et Armance, tous deux étrangers, tous deux porteurs d’un fatal secret, on voit que leurs comportements devant le miroir diffèrent. Octave s’épie longuement. La glace est le symbole de la vie intellectuelle. Armance demande à son miroir de la renseigner sur son personnage social ».

Il nous semble qu’il y a une autre interprétation à la posture d’Armance devant son miroir.

En effet si nous lisons ce passage, nous voyons une autre signification qui est le véritable secret d’Armance :

 « Au lieu de me trouver renfermée et pleurant chez moi, je devrais être au jardin et continuer à lui parler, heureuse du simple bonheur de l’amitié. Oui, se dit Armance, je dois retourner au jardin ; madame de Bonnivet n’est peut-être pas encore revenue. En se levant elle se regarda dans une glace et vit qu’elle était hors de se montrer à un homme. Ah! s’écria-t-elle en se laissant tomber de désespoir sur une chaise, je suis une malheureuse perdue d’honneur et perdue aux yeux de qui ? aux yeux d’Octave… »

« …La fièvre augmenta, bientôt parut une idée : je ne suis qu’à demi méprisable, car enfin je n’ai pas avoué en propres termes mon fatal secret. Mais d’après ce qui vient d’arriver, je ne puis répondre de rien. Il faut élever une barrière éternelle entre Octave et moi. Il faut me faire religieuse  » p123

commentaire :

Que peut-on voir devant une glace à l’abri des regards ?

Devant sa glace Armance est sans doute devant la nudité de son corps. Elle est malheureuse, au désespoir, perdue d’honneur. « Elle était hors de se montrer à un homme ». Nous en déduisons qu’Armance est constituée d’un défaut physique  la rendant incapable de paraître devant un homme (Octave).

« Je n’ai pas avoué en propres termes mon fatal secret »

« Elle se doit d’élever une barrière éternelle », une impossibilité de réaliser cet amour.

Stendhal a construit le personnage d’Octave et celui d’Armance sur un même fatal secret, celui d’un défaut physique.

Octave ne doit pas dire qu’il aime car impossibilité à réaliser, Armance ne doit pas avouer son amour car impossibilité à poursuivre. Le miroir est la révélation de leur secret.

VII) Henri  Beyle avait-il une opinion particulière de ses maîtresses ?

selon ses propos  :

Mélanie Guibert : catin

Angela Pietragrua : catin sublime,

Alberte de Rubempré : catin non sublime,

Leur  relation amoureuse fut brève (six mois)

Contrairement à l’opinion répandue parmi les amis d’Henri Beyle, Alberthe de Rubempré affirmera qu’Henri  n’est pas Babilan (impuissant), avait-il conclu un pacte avec celle qui le quitta promptement en faveur de son ami Mérimée ?

Ces femmes  avaient un profil de courtisane. Ce qui n’est pas le cas de Giulia Rinieri,  encore célibataire à 30 ans et souffrant d’anorexie.

 Il note dans son journal au 15 mai 1830 : Giulia Rinieri : amoureuse of petite chose.

le 22 mars, il note : a time, the first time .

Michel Crouzet indique que Giulia a perdu son pucelage, de cette chose à laquelle elle tenait tant.

Nous pensons qu’une autre explication est fort possible « d’amoureuse of petite chose », cela pouvait être sa petite chose à lui.

Dans son journal au sujet de Giulia habitant à Sienne, il utilise l’abréviation Si pour désigner Giulia

à Sienne, il note : Si first doigt.

Michel Crouzet dit qu’il s’agit du pouce et que par là elle indique en levant le pouce être malade.

Henri Beyle ne dit pas que Giulia lève le pouce, il s’agit en effet du pouce mais pour une destination amoureuse. Nous connaissons l’habileté d’Henri Beyle de recourir à ses jolies mains pour suppléer une vigueur chancelante (en référence ; Alexandrine  dans le bordel de madame Petit et la lettre sulfureuse à Mérimée du 23 décembre 1826)

Henri dira qu’une de ses maîtresses Clémentine Curial  : « le distinguait non pas comme aimable, mais comme singulier »

Henri Beyle : un Homme singulier ( ce qui est seul et unique)

Conclusion :

A l’identique d’Octave le personnage masculin de son premier roman,  c’est  à 16 ans qu’Henri Beyle fut frappé d’une grave maladie de poitrine, une similaire incapacité à agir dans l’intimité amoureuse. Octave est porteur d’une déficience dont il maudit le ciel. Le fatal secret d’Octave est révélé en métaphore au chapitre 3 par l’épigraphe de Shakespeare, le jeune organe masculin arrêté dans la floraison par la maladie. Celle-ci  a créé des accès de fureur proche de la folie, l’amour n’y pouvant pas être satisfait.

Henri Beyle s’interroge sur la bonne dimension de sa mentula  dans le texte  les Privilèges, sa maîtresse Clémentine Curial semble lui faire comprendre « qu’il n’est pas possesseur de ces gros mérites qui accompagnent les larges épaules ». Il ajoute dans la vie de Henry Brulard, que « la superficie de son corps est de femme ».

Des accès de fureur, des nerfs délicats, un épanouissement physique incertain ont amené Henri Beyle à se connaître, à s’analyser, développant la force de son esprit  à la recherche de jouissances esthétiques ; musique, peinture, littérature.

Le secret d’Octave, c’est celui de Henri Beyle : un être à part, singulier.