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Henri  Beyle, en 1832, est consul à Civitaveccia, sous la responsabilité de l’ambassadeur de France à Rome : Monsieur de Sainte Aulaire.

Il rédige une nouvelle, non publiée :  « Une position sociale ».  Nous pouvons considérer qu’il s’agit d’un texte majeur, autobiographique, voire une confession.

Le personnage principal Roizand  est secrétaire d’ambassade auprès de monsieur de Vaussay . Sous le charme de son épouse, il  tente de la conquérir.

Henri Beyle met ici à nu son caractère, sa force et ses faiblesses, ses vaines aspirations amoureuses, l’envie d’appartenir au monde aristocratique ;  celui de l’art de la conversation, du raffinement,  celui du boulevard Saint Germain.

Contexte : le boulevard Saint Germain concentrait une filiation aristocratique remontant  à Saint Louis (duchesse de Castries….), une élite de l’esprit et des manières (Chateaubriant, Madame de Castellane, Madame de Broglie..)

Ce texte est un condensé  des thèmes stendhaliens  :  la Position sociale (les castes sociales, les intérêts d’argent), la religion (les jésuites, la peur de l’enfer, la croyance en Dieu),  l’Energie, l’Amour (la séduction par le regard , la rêverie, la conquête amoureuse,  la cristallisation, la mort de l’amour).

Le tout décrit  avec une lucidité sans concession sur sa personne et son époque.

I) Résumé du livre

II) Les thèmes Stendhaliens

III) Les plus belles phrases du livre

IV) Stendhal une postérité aristocratique

I) Résumé du livre :

« Madame la duchesse de Vaussay, un être passionné. Elle était emportée par un tempérament de feu à se livrer avec fureur à toutes les jouissances, mais elle avait toujours eu la plus haute idée du devoir.  Elle menait complètement son mari dans les grandes affaires. Lui homme aimable mettait son plaisir et sa gloire à tirer le meilleur parti possible de la position dans laquelle il se trouvait.

Mr  Roizand (Henri Beyle) :

Du caractère en apparence le plus changeant, un mot quelque fois l’attendrissait jusqu’aux larmes. D’autres fois, ironique, dur par crainte d’être attendri et de se mépriser ensuite comme faible. Il inspirait les aversions les plus vives ou des transports d’admiration.

Lorsqu’il n’avait pas d’émotion il était sans esprit, il n’avait pas de mémoire ou dédaignait de l’appeler à son secours.

Il ne parlait jamais  de ce qui seul avait droit à son intérêt : un sentiment vrai où l’héroïsme se sacrifiant pour la Patrie.

Dès l’âge de 16 ans, cet être ainsi fait avait été placé dans la sphère de Napoléon ; il l’avait suivi à Moscou et ailleurs. Ruiné personnellement à la chute de Napoléon, il avait voyagé et vécut en philosophe. A la révolution de 1830, Roizand qui avait vingt ans de service, était rentré dans la carrière des écritures officielles dans le but unique d’arriver  à une pension de retraite, pour laquelle il fallait trente ans de services.

Le duc de Vaussay, l’avait reçu avec cette admirable politesse qui, même à la cour, en faisait un homme à part. Le duc lui inspirait à peu près le sentiment qu’on trouve devant une belle statue. Il voyait l’apollon du Belvédère de la société du XIX siècle.

Quoique Roizand apportât beaucoup d’ironie à ce second début dans la carrière diplomatique après une destitution qui avait duré tout le règne des Bourbons de 1814 à 1830, son âme était loin encore des sécheresses qui aurait été nécessaire à son métier.

A cause de la subordination de sa place de simple secrétaire d’ambassade,  Roizand s’était bien dit qu’il fallait cacher du mieux qu’il serait possible cette disposition moqueuse qu’il s’efforçait en vain d’éloigner de  son esprit en approchant un grand seigneur français recevant dans son palais quarante princes romains.

Grand dieu, se disait-il , mes collègues vont s’apercevoir que je me moque des mystères dont nous sommes les premiers prêtres, gare pour la pension de retraite. Sans le savoir, ces âmes faibles et transparentes sont espions involontaires.

L’ambassadeur le présenta à son épouse avec quelques mots simples et cependant flatteurs pour Roizand.

Celui-ci  fut étonné en se trouvant sous  les plus beaux yeux qui l’eut vus de sa vie.

Ce qui le frappa le plus, pendant le peu de mots qu’il dit et qu’on lui répondit, c’est un air de bonté  singulière et même quelque chose de gai .

Madame de Vaussay  n’avait nullement l’air éblouie de la fête  magnifique qui l’environnait et sur laquelle elle régnait.

La duchesse était blonde, avec de grands yeux bleus foncés ; rien de brusque ou de dur dans cette figure si douce, tout était grâce enchanteresse. Un des avantages  des bonnes manières de sa famille c’est qu’elle n’avait jamais eu à exprimer un sentiment désagréable pour celui à qui elle parlait. Environnée de respects et de coeurs soumis, sa manière la plus forte de se fâcher eût été, je crois de montrer soi malheureuse.

La duchesse était la femme la plus tranquille, la plus étrangère à tout ce qui pouvait ressembler à de la passion. Et cependant Roizand voyait  dans ses yeux et dans les coins de sa bouche qu’elle était toute passion, jusqu’au point de trembler d’émotion.

Si cette femme ne fût pas née dans une époque où les intérêts d’argent forcent sa classe à jouer la comédie de la morale, elle eût peut-être atteint la célébrité que donnent les grandes folies faites pour l’amour. Il faut avouer que cela est un peu différent du commun des femmes de Paris.

La beauté des dames romaines le troublait, mais bientôt le bon sens lui revint un peu.

Membre de la cour sans l’avoir désiré, il mettait une sorte d’orgueil à ne pas penser à elle. Cependant, dans les moments perdus de sa pensée, il avait été bien obligé de songer à la duchesse.

Que faut-il penser de cette femme  ? et d’abord quelle est son histoire ?

A cause de son rang et de l’espèce de  position subordonnée où il se trouvait à son égard, Roizand lui parlait tout juste autant que l’exigeait la plus stricte politesse.

Il ne pouvait se cacher à lui-même que cette femme si simple à Rome avait fait le désespoir de vingt femmes célèbres à Paris, avait passé des années dans l’habitude des plus grands succès de l’esprit, de l’ambition et même de l’amour. (une nouvelle madame de Staël)

Tout Paris lui avait donné successivement trois ou quatre amants, hommes célèbres dans le monde et y occupant de belles places. Roizand n’avait pas vécu  dans les mêmes salons, mais il n’était pas possible que tout cela fut faux.

La duchesse de son côté ne s’était pas trop souciée d’avoir de trop longs entretiens avec Roizand car il était ce qu’en 1832 on appelait libéral. Il pensait que Louis Philippe aurait dû exécuter avec bonne foi la convention tacite conclue avec le peuple. La duchesse dont les ancêtres avaient été aux croisades devait penser le contraire, et de plus ce qui eût étonné ses ancêtres, occupant une grande place elle mourrait de peur de déplaire à la cour. Roizand était assez enfant, malgré son âge, pour la mépriser un peu à ce sujet.

Une personne se disait-il qui a reçu du Ciel ou qui affecte des façons de sentir aussi délicates, ne devrait pas se vendre pour one hundred thousand  (cent mille francs).

Des larmes de colère  et d’indignation venaient aux yeux de Roizand. Ce n’était pas un philosophe. C’était peut-être encore moins un ambitieux. Rien de plus imprudent que ces larmes, et les gens qui se sont vendus et qui le savent ont une peur effroyable du mépris, et le hasard, juste une fois, fait qu’ils le découvrent, et peut-être même en se l’exagérant , partout où il est. Leurs rivaux de gloire, les ministériels anglais ne sont presque pas sensibles au mépris.

Sans être précisément haï de ces collègues, il n’était pas un d’eux qui  n’eût donné dix louis pour le voir en butte à quelque bon petit événement bien humiliant.

Il fut parfait, il lui vint des idées justes, et cependant brillantes. Il les disait à la duchesse avec ces expressions enflammées et un peu mélancoliques qui prouvent si bien et pourtant d’une façon si indirecte que l’âme qui les trouve est faite pour les sentiments profonds. Ses yeux auxquels il ne songeait pas, achevaient de prouver une sensibilité passionnée, ce dont il fut bien humilié s’il se fût vu dans un miroir.

Roizand voulait ramener la conversation au tour scintillant de vérité mais glacé de deux intelligences célestes, mais comme telle dépourvues de sensibilité. Tels deux anges qui,  voyant tout par la position élevée où ils sont placés près de l’être suprême, mais étrangers à la haine comme à l’amour, auraient raisonné entre elles sur quelqu’une des actions sublimes de leur Dieu.

Si en politique, en art militaire il  y voyait clair et loin, c’est qu’il n’y mettait que fort peu d’intérêt. Rien de passionné, mais dans toute histoire où une femme lui semblait bien était mêlée, son coeur était fou comme à dix huit ans. Et le plaisant , c’est que à cause de son âge (49 ans) il se croyait fort sage. Son âge ne lui faisait qu’exagérer le plaisir de la conquête d’une jolie femme.

Sous l’ombrage d’un des vieux châtaigniers qui forment la forêt de Rocca di Papa. Après quelques phrases d’admiration sentie pour cette forêt, une des plus belles du monde, la duchesse dit à Roizand : cet air frais est délicieux.

Le temps pressait Roizand, il ne voulait pas être plus de dix jours sans prendre couleur dans ses conversations avec la duchesse, qu’elle continuait à rendre fréquentes.

Les passions sont égoïstes et avides de livrer bataille

Deux choses, se dit-il résolument. D’abord avant de me donner les airs de mépriser l’amour de la duchesse il faut en obtenir l’aveu et en être sûr.

Ses grands yeux d’un bleu foncé extrêmement ouverts se fixaient sur Roizand qui n’était pas à plus de deux pieds d’elle et en même temps que la terreur qui les occupait presque tout entiers il y avait une nuance petite mais décisive d’extrême confiance.

Roizand aperçut cette confiance et en fut reconnaissant ; elle porta un grand coup à toutes les méfiances  occasionnées par le rang de la duchesse. Il lui trouvait une tête magnifique. En un instant il se sentit transformé.

Ne  convenez-vous pas, madame, par l’expérience, de toute votre vie que dès que nous apprécions les choses avec une imagination passionnée nous ne voyons plus que des fantômes ?

il n’y a de réel  que la peur ou la douleur qu’ils nous causent .

En parlant à Roizand elle n’avait qu’un sentiment : la peur. Elle avait peur d’abord de la mort, et ensuite de ce qui suivrait la mort.

Elle avait une délicatesse qui eût paru de la folie au vulgaire des femmes sages. Elle sentait les nuances les plus fugitives du plaisir ou de la peine.

La peur de l’enfer, c’est à peu  près la seule absurdité que les italiens croient.  Le grand principe jésuitique : faites ce que vous voudrez et venez me le raconter…

Elle n’avait qu’une crainte…c’était qu’il s’avisât de la regarder avec amour.

Il rentra dans tout son sang froid et dans la disposition à se moquer par laquelle sa vanité se vengeait de ses moments d’émotion.

Le mouvement de fatuité qui avait fait croire à Roizand qu’il était aimé fut suivi de grands moments de découragements et de tristesse (id est de dégoût). Il eut peur d’un engagement aussi sérieux.

J’ai bien voulu amuser la duchesse, se dit-il ou plutôt voir si je savais encore manier les armes de ma jeunesse. Mais être aimé, et d’une femme qui va être dévote et qui à propos de tout dit déjà :  » c’est moral ou c’est immoral, ma foi, non ! j’aimerais mieux aimer une femme qui a un petit chien ».

D’ailleurs, ajoutait-il, et alors son découragement lui faisait rappeler une chose qu’il ne voyait plus, Mme de Vaussay a bien trente cinq ans. Moi, me charger d’amuser une femme de trente-cinq ans et qui dans cinq ans en aura quarante, ma foi, non ! Je suis trop honnête homme pour le rôle qu’on me destine.

Une fois sûr d’être aimé de Mme de Vaussay, Roizand se rappela qu’il avait échoué  auprès des belles Romaines. « Quelle que soit la supériorité de mon génie, se dit-il en riant, je vieillis, cet art n’est plus fait pour moi. Il est cependant piquant d’être arrivé dans le pays de l’amour, avec la crainte peut-être de n’avoir que l’embarras du choix, et de ne pas avoir trouvé même un serrement de main  d’une Romaine.

Toujours c’était faute d’art et en se laissant entraîner par le bonheur, à être tout à fait naturel, qu’il avait eu la maladresse de laisser éteindre l’amour de ses maîtresses. Faute d’art, il avait été quitté plusieurs fois et à la suite de ces accidents avait perdu plusieurs années de sa jeunesse à être triste.

Deux choses, se dit-il résolument. D’abord avant de me donner les airs de mépriser l’amour de la duchesse il faut en obtenir l’aveu et en être sûr.

Il  trouva la duchesse encore fort digne d’être aimé. Il est vrai qu’elle avait une naïveté dans les sentiments, et une si totale absence de cette prudence vulgaire qui ride les joues du commun des femmes.

Ses yeux si naïfs  et si beaux avaient fait la conquête de Roizand. Dans l’intimité surtout, quand elle leur permettait de trahir les nuances de ses sentiments, ils étaient irrésistibles.

Il faut que je me rappelle le fameux dialogue qui m’a fait tant d’ennemis : l’homme du faubourg Saint Germain (regardant l’homme de la rue de Richelieu » : Grand Dieu ! quelle grossièreté !

l’homme de la rue de Richelieu regardant l’être du faubourg Saint Germain : « Quelle absence d’idée ! rien, absolument rien, que des façons polies.

Si une femme qui est tellement de son quartier (bd Saint Germain) a des conversations intimes avec moi c’est un vrai miracle. Je  dois déjà être, sans que je m’en doute, horriblement énergique à ses yeux, que serait-ce si je me permets une manoeuvre qui à moi-même semble énergique !

Si je reste dans la même position sans avancer ou reculer, je me perds auprès d’une femme à imagination, je tombe dans le genre insipide,  et elle ne voit plus en moi qu’un jacobin.

Le même soir, en examinant des estampes nouvelles de Perfetti avec la duchesse, il permit à sa main de rencontrer la sienne. Elle le regarda rapidement, mais avec un air d’étonnement si simple et tellement exempt de comédie qu’il eût dû comprendre qu’il se trompait.

Le lendemain, ses yeux parlaient d’une façon fort claire. Mme de Vaussay était glacée pour lui et, sans son extrême politesse, elle eût eu de l’impatience à son égard. Elle était malheureuse de perdre un ami.

II) Thèmes stendhaliens :

la Position sociale :

– castes sociales

Roizand n’avait pas vécu  dans les mêmes salons.

Il faut que je me rappelle le fameux dialogue qui m’a fait tant d’ennemis : l’homme du faubourg Saint Germain (regardant l’homme de la rue de Richelieu » : Grand Dieu ! quelle grossièreté !

l’homme de la rue de Richelieu regardant l’être du faubourg Saint Germain : Quelle absence d’idée ! Rien, absolument rien, que des façons polies.

Cette distinction sociale exprimée dans Henry  Brulard (livre autobiographique) : « Ce devrait être absolument l’air de mépris froid  et moqueur que M. le baron des Adrets employait sans doute en parlant de ma mère ou de ma tante. Ma famille, malgré l’état de médecin et d’avocat, se croyait être sur le bord de la noblesse, et méprisait l’état de bourgeois de campagne de Monsieur  Bigillion, père de mes amis.

– les intérêts d’argent :

Si cette femme ne fût pas née dans une époque où les intérêts d’argent forcent sa classe à jouer la comédie de la morale, elle eût peut-être atteint la célébrité que donnent les grandes folies faites pour l’amour. Il faut avouer que cela est un peu différent du commun des femmes de Paris.

 

– admiration aristocratique :  (l’art de la conversation, les manières)

Le duc de Vaussay lui inspirait à peu près le sentiment qu’on trouve devant une belle statue. Il voyait l’apollon du Belvédère de la société du XIX siècle.

Il ne pouvait se cacher à lui-même que la duchesse  si simple à Rome avait fait le désespoir de vingt femmes célèbres à Paris, avait passé des années dans l’habitude des plus grands succès de l’esprit, de l’ambition et même de l’amour. (une nouvelle madame de Staël)

Un des avantages des bonnes manières de sa famille plus que de sa haute naissance, la duchesse n’avait jamais eu à exprimer un sentiment désagréable pour celui à qui elle parlait. Environnée de respect  et de coeurs soumis, sa manière la plus forte de se fâcher eût été, je crois de montrer soi malheureuse.

-disposition ironique :

A cause de la subordination de sa place de simple secrétaire d’ambassade,  Roizand s’était bien dit qu’il fallait cacher du mieux qu’il serait possible cette disposition moqueuse qu’il s’efforçait en vain d’éloigner de  son esprit en approchant un grand seigneur français recevant dans son palais quarante prince romains.

Cet homme (monsieur l’ambassadeur) est bien plaisant, continua Savelli avec amertume, il semble n’avoir pris une grande place que pour avoir l’occasion de trembler dès qu’il s’agit  de prendre la moindre résolution

la Religion :

– la peur de l’enfer

Ce n’était qu’avec une  profonde terreur que la duchesse parlait de ces choses qui tiennent à nos destinées  futures,  à la fatalité, au pouvoir sans bornes de ce Dieu terrible qui, en une seconde, peut décider de notre sort éternel.

En parlant à Roizand elle n’avait qu’un sentiment : la peur. Elle avait peur d’abord de la mort, et ensuite de ce qui suivrait la mort.

– les jésuites :

Faites ce que vous voudrez et venez me le raconter. Surtout ne raisonnez jamais seul sur la religion , vous tomberiez dans le protestantisme et dans une damnation certaine.

– la croyance en un « Dieu » : des êtres éthérés , la vie céleste.

Roizand voulait ramener la conversation au tour scintillant de vérité mais glacé de deux intelligences célestes, mais comme telle dépourvues de sensibilité. Tels deux anges qui,  voyant tout par la position élevée où ils sont placés près de l’être suprême, mais étrangers à la haine comme à l’amour, auraient raisonné entre elles sur quelqu’une des actions sublimes de leur Dieu….Comme s’ils eussent été tous deux des êtres à part, faits pour s’entendre à demi-mot.

Roizand était tellement emporté par son imagination excitée, qui lui présentait Dieu, la justice éternelle, le moyen qu’à l’homme par la vertu de prendre place parmi les choses éternelles

l’Energie :

Mais hélas ! même le courage de faire donner un coup de poignard n’existe plus parmi les hommes de la classe du prince. La bourgeoisie elle-même est tombée au-dessous du coup de poignard. Il n’y a que les gens des boutiques et des quatrièmes étages qui se poignardent.  Là encore, on sait aimer, haïr et vouloir.

Il ne parlait jamais  de ce qui seul avait droit à son intérêt : un sentiment vrai où l’héroïsme se sacrifiant pour la Patrie

 l’Amour : 

 – l’admiration :

Il ne pouvait se cacher à lui-même que cette femme si simple à Rome avait fait le désespoir de vingt femmes célèbres à Paris, avait passé des années dans l’habitude des plus grands succès de l’esprit, de l’ambition et même de l’amour. (une nouvelle madame de Staël)

La duchesse était blonde, avec de grands yeux bleus foncés ; rien de brusque ou de dur dans cette figure si douce, tout était grâce enchanteresse.

Elle avait une délicatesse qui eût paru de la folie au vulgaire des femmes sages. Elle sentait les nuances les plus fugitives du plaisir ou de la peine.

– La séduction par le regard :

Roizand fut étonné en se trouvant sous  les plus beaux yeux qui l’eut vus de sa vie.

De même dans le Rouge et le Noir, la première rencontre de Julien Sorel et madame de Rênal :

Julien frappé du regard si rempli de grâce de madame de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait faire.

la rêverie:

Sous l’ombrage d’un des vieux châtaigniers qui forment la forêt de Rocca di Papa. Après quelques phrases d’admiration sentie pour cette forêt, une des plus belles du monde, la duchesse dit à Roizand : cet air frais est délicieux.

Quoique notre héros commençât à rêver souvent aux regards charmants de la duchesse, à cette époque son esprit fit un pas.

 

– la conquête amoureuse  :  un art militaire (deviner et attaquer) :

Que faut-il penser de cette femme  ? et d’abord quelle est son histoire ?

Si une femme qui est tellement de son quartier a des conversations intimes avec moi c’est un vrai miracle. Je  dois déjà être, sans que je m’en doute, horriblement énergique à ses yeux, que sera-ce si je me permets une manoeuvre qui à moi-même semble énergique ! et en présence d’une armée ennemie qui doit être occupée à guetter mes sottises !

Si je reste dans la même position sans avancer ou reculer, je me perds auprès d’une femme à imagination, je tombe dans le genre insipide et alors elle écoute de tout ce qui l’entoure, elle ne voit plus en moi, qu’un jacobin

Le temps pressait Roizand, il ne voulait pas être plus de dix jours sans prendre couleur dans ses conversations avec la duchesse, qu’elle continuait à rendre fréquentes.

Les passions sont égoïstes et avides de livrer bataille.

Avant de me donner les airs de mépriser l’amour de la duchesse il faut en obtenir l’aveu et en être sûr.

– la cristallisation :

Ses grands yeux d’un bleu foncé extrêmement ouverts se fixaient sur Roizand qui n’était pas à plus de deux pieds d’elle et en même temps que la terreur qui les occupait presque tout entiers il y avait une nuance petite mais décisive d’extrême confiance.

Roizand aperçut cette confiance et en fut reconnaissant ; elle porta un grand coup à toutes les méfiances  occasionnées par le rang de la duchesse. Il lui trouvait une tête magnifique. En un instant il se sentit transformé.

Dans le livre Henry Brulard : nous retrouvons ce processus de transformation :

« Je fus plus tard avec les êtres que j’ai trop aimés, muet, immobile, stupide. Mon amour-propre, mon intérêt, mon moi avaient disparu  en présence de la personne aimée, j’étais transformé en elle ».

« En 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je m’efforçai de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de ses grâces ».

Cet excès d’amour ou d’admiration (son cousin Rebuffel, Destutt de tracy), tétanise Henri Beyle,   le conduisant au fiasco amoureux ou relationnel.

– le fiasco ( la mort de l’amour)  :

Toujours c’était faute d’art et en se laissant entraîner par le bonheur, à être tout à fait naturel, qu’il avait eu la maladresse de laisser éteindre l’amour de ses maîtresses. Faute d’art, il avait été quitté plusieurs fois et à la suite de ces accidents avait perdu plusieurs années de sa jeunesse à être triste.

Le mouvement de fatuité qui avait fait croire à Roizand qu’il était aimé fut suivi de grands moments de découragements et de tristesse (id est de dégoût). Il eut peur d’un engagement aussi sérieux.

J’ai bien voulu amuser la duchesse, se dit-il ou plutôt voir si je savais encore manier les armes de ma jeunesse. Mais être aimé, et d’une femme qui va être dévote et qui à propos de tout dit déjà :  » c’est moral ou c’est immoral, ma foi, non ! j’aimerais mieux aimer une femme qui a un petit chien ».

Elle le regarda rapidement, mais avec un air d’étonnement si simple et tellement exempt de comédie qu’il eût dû comprendre qu’il se trompait

III) Les plus belles phrases du livre :

Les phrases sélectionnées répondent au critère suivant :

un  style léger, précis, laissant survenir une sensation ou une émotion, telle une musique dont les notes de solfège disparaîtraient pour ne laisser entendre que la mélodie.

Madame la duchesse de Vaussay, un être passionné. Elle était emportée par un tempérament de feu  à se livrer avec fureur à toutes les jouissances.

(Roizand) Du caractère  en apparence le plus changeant, un mot quelque fois l’attendrissait jusqu’aux larmes. D’autres fois, ironique, dur par crainte d’être attendri et de se mépriser  ensuite comme faible.

Le duc de Vaussay, l’avait reçu avec cette admirable politesse qui , même à la cour, en faisait un homme à part.

 Roizand fut étonné en se trouvant sous  les plus beaux yeux qui l’eut vus de sa vie.

Ce qui le frappa le plus, pendant le peu de mots qu’il dit et qu’on lui répondit, c’est un air de bonté  singulière et même quelque chose de gai .

Roizand voyait  dans ses yeux et dans les coins de sa bouche qu’elle était toute passion, jusqu’au point de trembler d’émotion.

Elle sentait les nuances les plus fugitives du plaisir ou de la peine.

Ne  convenez-vous pas, madame, par l’expérience, de toute votre vie que dès que nous apprécions les choses avec une imagination passionnée nous ne voyons plus que des fantômes ?

il n’y a de réel  que la peur ou la douleur qu’ils nous causent .

A cet instant, les grands yeux bleu foncé de la duchesse étaient admirables. Ses cheveux très blonds s’étaient un peu  dérangés. Sa robe divinement bien faite tombait presque de ses épaules. Ses yeux ordinairement si doux étaient extrêmement ouverts.

Roizand les trouvait remplis à la fois d’audace et de terreur.  On eût dit qu’il regardait en face un péril immense. Voila la beauté sublime se dit Roizand. Je ne l’ai jamais vue  d’aussi près et aussi nettement.

Les plus beaux ouvrages  du Guerchin et du Dominiquin ne donnent pas des yeux aussi passionnés. Et ici la passion n’est gâtée par rien d’ignoble. Quelle rareté ! Quel bonheur pour moi de voir une duchesse passionnée…

Le temps pressait,  il ne voulait pas être plus de dix jours sans prendre couleur dans ses conversations avec la duchesse, qu’elle continuait à rendre fréquentes.

Les passions sont égoïstes et avides de livrer bataille.

Elle le regarda rapidement, mais avec un air d’étonnement si simple et tellement exempt de comédie qu’il eût dû comprendre qu’il se trompait.

IV) Stendhal une postérité aristocratique :

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Si le boulevard Saint Germain ne l’a pas  compté parmi les siens, le grand rocher a effacé « sa position sociale », et lui a rendu hommage lors de la publication d’un timbre à  son effigie en 2008  pour les 225 ans de sa naissance.

 

Olivier Hertoux 18 mars 2017