Stendhal en digne héritier des auteurs du 18 ème siècle, et de son cher Crébillon fils,  cultive une poésie du langage, où le raffinement  laisse courir l’esprit dans des lieux de plaisir imaginaire.

Stendhal a plus qu’ horreur de ce qui est sale, vulgaire, prosaïque.

Dans le livre Henri Brulard, il écrit :

« Depuis que je suis à Rome, je n’ai pas d’esprit une fois la semaine et encore pendant cinq minutes; j’aime mieux rêver. Ces gens -ci  ne comprennent pas assez les finesses de la langue française pour comprendre les finesses de mes observations. »

Tout l’art stendhalien est de dire des choses, tout en laissant entendre autre chose.

Et quand cette autre chose est la description du désir, Stendhal a recours à des métaphores en utilisant la nature pour terrain d’expression.

Dans le langage pastoral stendhalien, les arbres ; tels les tilleuls, les châtaigniers, les marronniers, représentent la force, la puissance, le bien être.  

Le vent, (le souffle de la vie)  

La réunion des mains, (le bonheur de l’amour).

C’est la fameuse scène du Rouge et du Noir, (chapitre Une soirée à la campagne). Julien se bat pour prendre et retenir la main de madame de Rénal, « jusqu’à ce qu’elle lui rende  sa main, presque sans difficulté, comme si déjà c’était entre eux une chose convenue ». 

Stendhal, auteur raffiné et pudique, a placé la vraie scène amoureuse dans un mouvement de la nature venant conclure cette prise de la main de madame de Rénal.

Avant d’arriver à ce bouquet final, il fait graduellement rugir les éléments de la nature :

                  « Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. les deux amies (Mmes Derville et de Rênal) se promenèrent fort tard. Tout ce qu’elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer ».

Commentaires :

Les gros nuages annoncent une perturbation, un vent chaud (le désir), tout ce qu’elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien,  (c’est la cristallisation de Julien, prêter des attitudes singulières aux deux amies).

« Elles jouissaient de ce temps ».  Dans cette phrase,  Stendhal exprime un extrême bonheur,  car jouir du temps, c’est peu commun ! à moins qu’elles ne soient dans un état …..amoureux.

« Ce temps, pour certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer ».

La phrase est limpide, c’est le temps amoureux qui augmente le plaisir d’aimer, pour certaines âmes délicates, dont celle de Stendhal.

Ensuite Stendhal aborde la description de la bataille des mains ;

                « Pour Mme de Rênal, la main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa sous ce grand tilleul, que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur ». Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses ».

Elle écoutait  les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul…………..

Elle écoutait le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses……….

Quelle poésie !

Stendhal  écrit dans Souvenirs d’égotisme :

             « je craignais de déflorer les moments heureux que j’ai rencontrés, en les décrivant, en les anatomisant. Or c’est ce que je ne ferai point, je sauterai le bonheur ».

Respectant la volonté de Stendhal , je n’apporterai aucun commentaire sur ces deux merveilleuses phrases, leur laissant une poésie intacte.

En revanche, nous pouvons apporter des précisions sur  la structure de l’écriture. Stendhal insérant dans le texte la phrase anodine : ‘que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire’. En soi, cette phrase n’apporte rien. Si ce n’est que  son absence dévoilerait le sens de sa description. Ainsi l’œil du lecteur glisse sans s’arrêter sur cette nature qui s’ébat, sans s’en apercevoir.

Ecrire et laisser entendre autre chose, tout l’art de Stendhal,  ses livres étaient destinés aux Happys few, à ceux qui auraient le bonheur de comprendre toute l’élégance et le raffinement de l’écriture du 18 ème siècle.