Entendre le dormeur du val Serge Reggiani

Le livre Armance, publié en 1827, a-t-il influencé Rimbaud, dans l’écriture de la célèbre poésie  le dormeur du val , datée d’octobre 1870 ? :

Une similitude entre le héros rimbaldien ;

jeune soldat, immobile reposant dans un val, les pieds dans les glaïeuls entouré par la montagne fière, un sourire d’enfant  sur ses lèvres, tué pour l’indépendance de son pays.

Et le héros stendhalien Octave de Malivert ;

Celui-ci s’embarque pour défendre l’indépendance de la Grèce, « malgré son dégoût des manières militaires ». Octave est impotent (une incapacité physique) se donne la mort sur le bateau en absorbant de la digitale, bercé par la mer, entouré par les montagnes, un sourire sur ses lèvres et d’une rare beauté.

Le premier vers de la poésie du dormeur du val  : C’est un trou de verdure où chante une rivière.

L’avant propos du livre Armance :

« Si l’on demandait des nouvelles des jardins des Tuileries aux tourterelles qui soupirent au faîte des grands arbres, elles diraient : c’est une immense plaine de verdure l’on jouit de la plus vive clarté. Nous, promeneurs, nous répondrions : C’est une promenade délicieuse et sombre où l’on est à l’abri de la chaleur, et surtout du grand jour désolant en été ».

Stendhal illustre le concept relatif du point de vue, en tant que différence d’opinions jugeant un même objet.  Ce qui est intéressant d’observer dans la poésie de Rimbaud, ce n’est pas l’utilisation de différence de points de vue, mais la mise en position du lecteur en tant que spectateur, en corollaire un seul point de vue.  Ainsi d’un côté, nous avons une immense plaine de verdure avec différents point de vue. Du côté de Rimbaud  il s’agit d’une opposition, c’est un trou de verdure avec une seule  vue,  celle du  lecteur.

C’est une immense plaine de verdure où…

C’est un trou de verdure où…

Une introduction de phrase similaire, ( c’est une…)  l’emploi du mot verdure,  suivie d’une égale construction de la proposition subordonnée introduite par où.

Nous lisons une différence géographique entre l’immense plaine et le trou.

De même, une opposition concernant le lieu ; pour Rimbaud  un val qui mousse de rayons, pour Stendhal la mer de Grèce.

Les dernières lignes du livre de Stendhal :

« Un mousse du haut de la vigie cria : Terre ! C’était le sol de la Grèce et les montagnes de la Morée que l’on apercevait à l’horizon. Un vent frais portait le vaisseau avec rapidité. Le nom de la Grèce réveilla le courage d’Octave : Je te salue, se dit-il, ô terre des héros ! un mélange d’Opium et de digitale préparé par lui délivra  doucement Octave de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour, on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques cordages. Le sourire était sur ses lèvres, et sa rare beauté frappa jusqu’aux matelots chargés de l’ensevelir ».

Le dormeur du val :

« C’est un trou de verdure où chante une rivière, accrochant follement aux herbes des haillons d’argent  où le soleil, de la montagne fière, luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. Un soldat jeune, bouche ouverte , tête nue, et la nuque baignant dans le frais cresson bleu dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme sourirait un enfant malade, il fait un somme : Nature berce le chaudement : il a froid. les parfums ne font pas frissonner sa narine; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit ».

Analogies :

Stendhal (S) : c’est une immense plaine de verdure où…                                                      

Rimbaud (R):  c’est un trou de verdure où….

 

S : Un mousse du haut de la vigie

R :  Mousse de Rayon 

 

S:   le sol de la Grèce (le soleil) et les montagnes de la Morée….                                            

R  : le soleil de la montagne fière luit….

 

S : le vent frais, la mer … 

R : le frais cresson bleu…        

                                                            

S : sans mouvement sur le pont…

R :  il dort…

 

S  : couché sur quelques cordages…

R : il est étendu dans l’herbe….   

                               

S : au point du jour… 

R : sous la nue… 

 

 

S : Octave de Malivert

R : Pâle dans  son lit vert  

 

S :   digitale…

R :  glaïeuls…    

                                                                                                           

S : le sourire était  sur ses lèvres…  

R : souriant comme sourirait un enfant malade…

 

Au delà des similitudes de mots et de sens nous retenons les point suivants :

Dans le cas de Rimbaud, il dénonce la mort  de jeunes soldats, c’est à dire des adultes encore enfants victimes des décisions guerrières de leurs dirigeants.

Aurait-il fait la même description  pour les soldats entièrement adultes, s’est-il inspiré du personnage de Stendhal qui avait cette incapacité à être un adulte à part entière, et dont l’issue finale est la mort pour les uns ou le suicide pour l’autre ?

Tous les deux ont un point commun : la beauté de leur visage dans la mort, l’un tranquille souriant comme un enfant , l’autre d’une rare beauté, un sourire sur les lèvres.

 

 

 

Olivier Hertoux

14 juillet 2013